Parmi les 85 trusts* actifs entre juin 2025 et juin 2026, 46 n’ont utilisé qu’une seule application, selon des données internes obtenues par le BMJ. Ces chiffres contrastent avec les 139 établissements officiellement raccordés à la plateforme, un nombre que le NHS England et le gouvernement citent comme preuve de son adoption.
* Un trust est une structure du NHS britannique qui gère un ou plusieurs hôpitaux.
La plateforme fédérée de données (Federated Data Platform, FDP) déployée par le NHS en Angleterre compte officiellement 139 trusts hospitaliers utilisateurs. Des données internes de NHS England, obtenues par le BMJ, montrent toutefois que seuls 85 d’entre eux ont enregistré une activité utilisateur sur les huit applications suivies au cours des douze mois précédant juin 2026. Les 54 autres établissements n’auraient enregistré aucune connexion à ces applications sur la période, et 46 des 85 trusts actifs n’en ont utilisé qu’une seule.
Ces résultats interrogent l’indicateur retenu par NHS England, le gouvernement britannique et Palantir pour rendre compte du déploiement de la FDP : le nombre de trusts ayant rejoint la plateforme a été cité à plusieurs reprises comme une mesure de son adoption. En juin 2026, Rob Thompson, directeur du numérique, des données et des technologies du Department of Health and Social Care et de NHS England, déclarait devant la commission de la santé et des affaires sociales de la Chambre des communes ; « le fait que 139 trusts de soins se soient inscrits est pour moi un indicateur qu’ils veulent cette plateforme ou en ont besoin. »
Huit applications analysées, dont Cancer 360 et OPTICA
La FDP propose aux établissements une série d’applications reposant sur la technologie de Palantir, destinées notamment à réduire les listes d’attente ou à accélérer le diagnostic des cancers. Dans le cadre de sa demande FOI, le BMJ a demandé à NHS England combien d’utilisateurs uniques s’étaient connectés ou avaient accédé, chaque semaine pendant douze mois, à chaque produit de la FDP déployé dans chaque trust.
NHS England a transmis des données d’activité couvrant huit applications jusqu’en juin 2026 : Cancer 360, Crisis Response, Inpatient CCS, OPTICA, Outpatient CCS, Patient Led Validation, RTT Validation et Shared PTL. Les données présentent, pour chaque établissement et chaque application, la moyenne hebdomadaire d’utilisateurs uniques. NHS England a précisé au BMJ que d’autres applications FDP étaient disponibles.
L’utilisation peut rester limitée dans les établissements ayant accédé à ces outils. Dans les trusts de Barnsley, Buckinghamshire, Gateshead, Southport et East Lancashire, la moyenne s’établissait à deux utilisateurs uniques par semaine au cours des douze mois étudiés. Quatre des huit applications analysées ont par ailleurs été utilisées par moins de dix trusts sur l’année. Certains établissements affichent des niveaux supérieurs : Chelsea and Westminster NHS Foundation Trust, qui a adopté la FDP de manière précoce, enregistrait en moyenne 199 connexions hebdomadaires aux applications.
Des experts questionnent l’intégration de la plateforme dans les systèmes du NHS
Ces chiffres interviennent alors que le déploiement de la FDP fait l’objet de critiques au Royaume-Uni. Martin Wrigley, député libéral-démocrate membre de la Science and Technology Select Committee, les a qualifiés de « choquants ». La commission avait demandé en juin au gouvernement d’exercer la clause de rupture prévue dans son contrat avec Palantir. « Je vais demander des réponses au NHS England sur l’utilité réelle du système Palantir. Je soupçonne qu’il n’est tout simplement pas très bon », a déclaré le député.
Pour Marc Farr, président du Chief Data and Analytics Officers Network, une organisation regroupant des responsables des données du NHS, les chiffres suggèrent que la FDP reste peu intégrée aux systèmes de données hospitaliers. « Même si nous pouvons constater que certaines personnes l’utilisent, une adoption significative n’est manifestement pas généralisée », estime-t-il. L’organisation se dit également préoccupée par le fait qu’une plateforme « de cette taille et de ce coût » ne semble pas apporter d’amélioration significative des capacités d’analyse de données, notamment dans les trusts déjà matures sur le plan numérique.
Cancer 360 comparé à un « tableur amélioré » par un clinicien
Un médecin travaillant dans un établissement utilisant les logiciels de Palantir a expliqué au BMJ ne pas être surpris par la faible utilisation observée. Selon lui, Cancer 360, une application présentée par le Premier ministre Keir Starmer comme un outil destiné à accélérer les diagnostics, serait à peine plus qu’un « tableur amélioré ».
« Si vous ne savez pas utiliser un tableur, cela vous est probablement utile. Mais pour moi, en tant que clinicien ayant toujours utilisé des outils de données simples pour suivre le parcours de mes patients, cela n’apporte rien et n’a pas changé ma pratique clinique », a-t-il déclaré.
Les bénéfices attribués à Palantir font l’objet d’un examen
Le déploiement de la FDP s’inscrit dans un contexte de controverse autour de Palantir. L’implication de l’entreprise dans le NHS suscite des critiques en raison de ses activités liées aux politiques américaines d’immigration et aux opérations militaires américaines et israéliennes, ainsi que des préoccupations concernant la protection des données.
NHS England fait par ailleurs l’objet d’une enquête de la UK Statistics Authority concernant l’utilisation de chiffres potentiellement trompeurs sur les effets positifs de la FDP. Le service de santé britannique a reconnu, dans une mise à jour publiée sur son site, qu’il ne pouvait pas attribuer les améliorations de performance observées au logiciel de Palantir, dans la mesure où « les autres variables n’ont pas été contrôlées ».
Le BMJ avait déjà soulevé, en avril 2026, des interrogations sur la validité des données utilisées pour démontrer les bénéfices de la plateforme. Son analyse, menée à partir des données de l’un des premiers hôpitaux à avoir utilisé le logiciel de Palantir, estimait que certaines affirmations pouvaient confondre corrélation et causalité, en attribuant à la FDP la reprise de l’activité des blocs opératoires après la pandémie. Elle montrait également une augmentation des listes d’attente dans plusieurs spécialités.
D’autres critiques portent sur l’expérience utilisateur. La lettre d’information d’investigation Democracy for Sale a rapporté que des responsables du NHS avaient reconnu en interne que la FDP était « lente et peu maniable », avec une « mauvaise expérience utilisateur », et que son utilisation restait difficile, y compris pour des professionnels formés.
Des établissements inscrits sous la pression, selon un responsable du NHS
Les données obtenues par le BMJ soulèvent aussi la question de la différence entre l’inscription d’un établissement sur la plateforme et son utilisation effective. Un directeur de l’analyse de données d’un trust du NHS, interrogé anonymement, affirme que son établissement s’est inscrit sans jamais se connecter à la plateforme.
NHS England et Palantir défendent les résultats de la FDP
Interrogé par le BMJ, le NHS England maintient que les personnels et les patients bénéficient de la plateforme, notamment par la réduction des journées d’hospitalisation jugées inutiles et l’augmentation des capacités des blocs opératoires, avec des économies pour les équipes du NHS et les contribuables. L’organisation précise avoir « toujours indiqué clairement » que les bénéfices publiés reposaient sur une comparaison des performances avant et après l’adoption de la plateforme, et affirme revoir ces informations et les mettre à jour lorsque cela est nécessaire.
Palantir avance pour sa part que son logiciel aurait contribué à réaliser 110 000 opérations supplémentaires, à réduire de 15 % les retards de sortie d’hospitalisation et à augmenter de 6,8 % la proportion de patients apprenant dans un délai de 28 jours s’ils ont besoin d’un traitement contre le cancer.
Les données obtenues par le BMJ ne permettent pas d’évaluer l’ensemble des applications disponibles sur la FDP, le NHS England ayant indiqué que son offre dépassait les huit outils couverts. Elles mettent néanmoins en évidence un écart entre le nombre de trusts officiellement connectés à la plateforme et l’utilisation enregistrée de ces huit applications, alors que le nombre de 139 établissements continue de servir d’indicateur de l’adoption du dispositif.
Third of NHS hospitals signed up to Palantir software seem to not be using its apps
Rhiannon Mihranian Osborne
BMJ 2026;394

