20 juillet 2026 Nabil Bouamama

Les modèles d’IA les plus avancés peuvent désormais automatiser la découverte et l’exploitation de failles informatiques, réduisant de plusieurs semaines à quelques heures le délai dont disposent les institutions pour se protéger. Le CERS appelle à une réponse coordonnée à l’échelle européenne.

Le Comité européen du risque systémique (CERS) alerte sur l’émergence d’un risque cyber systémique pour le secteur financier européen lié aux progrès des modèles d’intelligence artificielle de pointe dotés de capacités cyber.

Dans une note publiée en juillet 2026, l’organisme estime que ces modèles modifient l’échelle et la structure du risque informatique en renforçant les capacités offensives comme défensives, sans qu’il existe à ce stade de dispositif permettant de maîtriser l’ensemble de ces risques.

Des modèles capables d’automatiser des opérations cyber complexes

Le CERS définit ces « frontier AI models » (FAIM) comme des modèles avancés d’IA à usage général capables d’avoir un effet sur les opérations cyber offensives ou défensives.

Selon le CERS, les FAIM peuvent identifier de manière autonome des vulnérabilités jusqu’alors inconnues, y compris dans des systèmes d’exploitation et des logiciels utilisés dans les infrastructures numériques et financières. Ils peuvent également contribuer au développement et à la transformation de failles en moyens d’attaque exploitables.

Les performances ont progressé en quelques mois. D’après les résultats du UK AI Security Institute repris dans le rapport, les modèles les plus récents peuvent accomplir, à budget constant, toutes les étapes du benchmark cyber « The Last Ones », une simulation d’attaque d’un réseau d’entreprise comportant 32 étapes et estimée à 20 heures de travail pour un opérateur humain. Les modèles disponibles fin 2025 n’en accomplissaient en moyenne que 34 %. Le graphique reproduit en page 18 du rapport illustre cette progression en comparant le nombre d’étapes réalisées en fonction du volume de tokens utilisé.

Ces capacités n’étaient pourtant pas l’objectif initial de l’entraînement de ces modèles, relève le CERS : ceux-ci ont notamment été développés pour produire du code de qualité et non pour rechercher des vulnérabilités. L’organisme considère donc que des systèmes spécifiquement entraînés pour auditer des logiciels pourraient disposer de capacités supérieures.

Face aux risques associés, les fournisseurs concernés ont privilégié des dispositifs d’accès contrôlé plutôt qu’une mise à disposition sans restriction. Le rapport mentionne les initiatives « Project Glasswing » d’Anthropic et « Daybreak » d’OpenAI, destinées à permettre à certaines entreprises technologiques, sociétés de cybersécurité, institutions financières et autorités publiques d’utiliser ces modèles pour détecter et corriger des vulnérabilités. L’accès au programme d’Anthropic a ensuite été suspendu en raison de restrictions américaines à l’exportation.

De plusieurs semaines à quelques heures pour exploiter une vulnérabilité

L’une des principales évolutions identifiées par le CERS concerne la réduction du temps disponible pour corriger une faille avant son exploitation. Les pratiques actuelles reposent sur des périodes de divulgation pouvant atteindre 90 jours pour certaines vulnérabilités, auxquelles s’ajoute le temps nécessaire pour développer puis adapter un exploit à une cible.

Les FAIM pourraient réduire de plusieurs semaines à quelques heures la période séparant une première exploitation d’une exploitation automatisée à grande échelle.

Le CERS évoque ainsi l’apparition possible de fenêtres pendant lesquelles une vulnérabilité devient pratiquement impossible à corriger à temps : une institution doit développer, tester et déployer son correctif avant qu’un attaquant puisse analyser celui-ci et exploiter la faille sous-jacente.

Cette accélération place les établissements devant plusieurs arbitrages : déployer rapidement des correctifs au risque de provoquer des incidents opérationnels ; consacrer du temps aux tests en maintenant les systèmes exposés ; prioriser certaines vulnérabilités tout en laissant les autres sans correction ; ou modifier leurs méthodes de gestion des vulnérabilités sans garantie de pouvoir traiter assez rapidement les failles les plus sévères.

Un avantage à court terme pour les attaquants

Si les FAIM peuvent également renforcer les défenses, le CERS considère que les attaquants pourraient bénéficier d’un avantage à court et moyen terme. L’IA réduit les ressources humaines et financières nécessaires pour mener des opérations auparavant réservées à des acteurs disposant d’une expertise technique.

Ces modèles peuvent notamment servir à rechercher des vulnérabilités à grande échelle, combiner plusieurs failles de moindre gravité, générer des exploits fonctionnels, identifier des chemins d’attaque, adapter une attaque à une institution et progresser dans un système informatique après une première intrusion.

Des dispositifs de gestion des vulnérabilités susceptibles d’être saturés

La multiplication des vulnérabilités de gravité élevée pourrait également mettre sous tension les dispositifs actuels de gestion des vulnérabilités et des incidents. Ces derniers reposent sur une hiérarchisation selon la gravité de la faille, sa probabilité d’exploitation et ses conséquences pour l’organisation.

Une augmentation du nombre de failles critiques compliquerait cette priorisation et pourrait conduire les institutions à laisser certaines vulnérabilités sans traitement pendant des périodes prolongées. Or, des failles considérées isolément comme moins sévères peuvent être combinées pour créer des vecteurs d’attaque plus puissants.

Le CERS souligne également la nécessité, pour les institutions financières, de disposer d’une visibilité sur leurs propres usages de l’IA : interfaces clients, agents internes, processus métiers et intégrations avec des prestataires.

La concentration des fournisseurs d’IA expose l’Union européenne

Le CERS identifie également un risque géopolitique. La plupart des fournisseurs capables de développer ces modèles sont établis aux États-Unis, tandis que plusieurs acteurs sont basés en Chine. Le rapport cite Mistral, installé en France, comme le seul fournisseur européen de premier plan.

Cette concentration pourrait créer une dépendance stratégique si les modèles les plus avancés étaient soumis à des restrictions d’accès ou à des contrôles à l’exportation en tant que technologies à double usage.

Le CERS rappelle néanmoins que l’AI Act européen s’applique aux fournisseurs de modèles d’IA à usage général dès lors que leurs modèles sont mis sur le marché européen ou que leurs résultats sont utilisés dans l’Union. Des obligations supplémentaires sont prévues pour les modèles considérés comme présentant un risque systémique. L’interprétation et l’application du règlement constituent l’une des voies permettant de répondre à certaines des préoccupations identifiées.

Trois scénarios, de l’érosion de la confiance à une perturbation systémique

Pour illustrer les mécanismes de transmission possibles, le CERS présente trois scénarios hypothétiques, sans leur attribuer de probabilité.

  • Le premier envisage des groupes criminels utilisant des FAIM contre des petites et moyennes banques, des institutions financières non bancaires et des acteurs des crypto-actifs. La répétition des attaques provoquerait une érosion progressive de la confiance et des transferts de capitaux vers des établissements plus grands ou situés hors de l’Union européenne.
  • Le deuxième scénario porte sur l’utilisation de ces modèles par des États pour mener des opérations d’espionnage contre de grandes banques et des autorités financières européennes. Une présence persistante dans leurs systèmes permettrait d’exfiltrer des informations stratégiques, opérationnelles et commerciales, créant à terme un désavantage concurrentiel pour les acteurs européens.
  • Le troisième envisage une attaque coordonnée contre les infrastructures des marchés financiers, notamment les systèmes de paiement, de compensation et de règlement-livraison, associée à une campagne de manipulation de l’information. La diffusion parallèle du modèle d’IA à des groupes criminels et hacktivistes amplifierait alors les perturbations jusqu’à provoquer un événement systémique.

Le CERS estime qu’un tel incident pourrait se propager par les systèmes de paiement, de compensation et de règlement ou par d’autres goulets d’étranglement opérationnels. À plus long terme, la répétition des cyberattaques pourrait également contraindre les établissements à augmenter leurs budgets de cybersécurité et de résilience opérationnelle, au détriment d’autres activités, et imposer aux autorités d’adapter leurs compétences, leurs tests de résistance et leurs dispositifs de préparation.

Pour le CERS, les progrès des FAIM doivent être considérés comme une source de risque systémique. En l’absence d’une action coordonnée à l’échelle européenne, les asymétries d’accès aux modèles et de capacités de défense pourraient se transformer en vulnérabilités structurelles et accroître le risque qu’une crise cyber se transmette à l’ensemble du système financier.