Les fonds de gestion capables de déployer des tickets significatifs restent six fois moins nombreux en Europe qu’aux États-Unis, selon les intervenants du HealthTech Acceleration Summit.
Lors de la table ronde d’ouverture de la troisième édition du HealthTech Acceleration Summit, modérée par Cédric Bisson (Teralys Capital), investisseurs et industriels ont dressé le constat d’une Europe scientifiquement compétitive mais pénalisée par un marché fragmenté et un déficit de capitaux, face aux États-Unis et à la Chine. Participaient Laurence Comte-Arassus (Snitem), Cédric Moreau (Sofinnova Partners), Olivier Bogillot et Mehdi Ainouche (Jeito Capital). Mathias Lambert, président d’honneur de cette édition et ancien chercheur à Boston Children’s Hospital et Harvard Medical School, a introduit les échanges en appelant à rapprocher recherche, financement, industrie et patients.
Les États-Unis, premier marché mondial
Le marché américain représente plus de 50 % des revenus mondiaux de la pharma, avec des prix nets deux fois supérieurs à ceux pratiqués en Europe. Le pays compterait entre 40 et 50 sociétés de gestion capables de déployer des tickets de plus de 300 millions de dollars, contre une demi-douzaine en Europe. Sur environ 65 opérations de fusion-acquisition de plus de 500 millions de dollars recensées entre juin 2025 et aujourd’hui, plus de 80 % ont porté sur des cibles américaines.
Ce modèle fait toutefois face à des tensions : 20 millions de patients supplémentaires devraient entrer dans Medicare d’ici quinze ans, et les politiques de négociation des prix rebattent les cartes. Pour Olivier Bogillot, l’administration américaine traite désormais la pharma et la biotech comme des secteurs stratégiques, utilisant prix et droits de douane comme outils de politique industrielle. Cédric Moreau a par ailleurs pointé les réductions de financement de la recherche universitaire américaine, dont les effets pourraient apparaître dans cinq à dix ans et ouvrir une fenêtre pour l’Europe.
Un rapport de 1 à 10 sur le financement européen
Selon Cédric Moreau, le rapport entre capitaux disponibles en Europe et aux États-Unis atteint environ 1 à 10. Une lettre ouverte, signée par plus de 200 dirigeants de sociétés, a été adressée aux institutions européennes pour réclamer une mobilisation de capitaux privés et publics, du stade initial jusqu’au late stage. Parmi les pistes citées : une mobilisation des fonds de pension, une évolution des règles prudentielles, ainsi que les travaux sur l’Union des marchés de capitaux et le « 28e régime » européen. Le marché des introductions en Bourse reste par ailleurs jugé peu actif en Europe, comparé aux États-Unis.
Dispositifs médicaux : les effets du règlement MDR
Laurence Comte-Arassus a détaillé les conséquences du règlement européen sur les dispositifs médicaux (MDR) : certaines entreprises ont vu leurs budgets réglementaires multipliés par dix, vingt ou trente pour la recertification. Faute de ressources suffisantes, des fabricants ont arrêté des produits, fermé ou été rachetés, certaines prothèses des extrémités de la main ont ainsi disparu du marché. Une correction du cadre est engagée au niveau européen, mais ses effets ne sont pas attendus avant 2027. En attendant, des start-up se tournent vers les États-Unis ou d’autres marchés dotés de procédures accélérées. Le Snitem a d’ailleurs consacré un livre blanc au financement des start-up, PME, ETI et grands groupes du secteur.
La Chine, deuxième pôle mondial
La part de la Chine dans les essais cliniques mondiaux est passée de 8 % à 38 % en moins de dix ans, selon Olivier Bogillot, qui indique aussi que davantage de médicaments ont été découverts en Chine qu’aux États-Unis l’an dernier. Mehdi Ainouche a évoqué environ 190 accords d’out-licensing sur des actifs chinois conclus en un an, pour une valeur cumulée potentielle supérieure à 140 milliards de dollars. Les investisseurs européens intègrent désormais systématiquement l’analyse de la concurrence chinoise dans leurs décisions, s’appuyant parfois sur des consultants locaux.
La Chine devient aussi une source d’actifs pour des sociétés européennes : une biotech française a ainsi levé 160 millions d’euros en série A autour d’une technologie et d’une équipe issues de Chine. Cédric Moreau plaide pour aller chercher l’innovation asiatique plutôt que pour le protectionnisme, citant aussi la montée de la Corée du Sud dans le dispositif médical. Laurence Comte-Arassus appelle néanmoins à intégrer une dimension de souveraineté dans ces coopérations, alertant sur la concurrence croissante des acteurs chinois du dispositif médical à l’international.
L’IA, facteur de transformation économique
Pour Cédric Moreau, l’intelligence artificielle pourrait améliorer la productivité du développement pharmaceutique, y compris dans les processus réglementaires et administratifs. Une hausse de 20 à 30 points du taux de succès des molécules en phases II et III modifierait l’économie du secteur, avec des multiples de rendement pouvant atteindre 20 à 100 fois la mise initiale, contre 5 à 10 fois habituellement.
Les pistes évoquées convergent vers plusieurs chantiers : permettre le lancement d’un médicament dès l’autorisation de mise sur le marché dans quatre ou cinq pays européens principaux, à un prix attractif, une harmonisation internationale des exigences cliniques pour les technologies déjà connues, renforcer le financement des entreprises européennes, mobiliser les investisseurs institutionnels, réduire la fragmentation du marché, adapter la réglementation, accélérer l’accès aux innovations et construire des partenariats avec les écosystèmes américain et asiatique.

